Pourquoi j’aime le rap

J’ai commencé à écouter du rap il y a environ cinq ans. Avant, je détestais le rap. Ma découverte du genre coïncide à peu près avec mon entrée en licence de littérature, à l’université Paris X. Aujourd’hui, je suis en seconde année de Master, toujours en littérature, toujours à Paris X et vous l’aurez deviné, j’aime le rap peut-être plus que je ne l’ai jamais aimé auparavant – le fait que je rédige actuellement un mémoire sur l’écriture du rap français pour valider mon diplôme étant, je pense, une preuve largement suffisante de mon attachement au genre. Oui mais voilà, une question se pose : pourquoi ? Je ne m’étais jamais vraiment attardé sur les raisons qui font que, à mes yeux, Booba est un génie incompris, Médine un maître du récit et Vald un nouveau messie (pas le joueur de foot, hein, mais le type avec des clous dans les mains). Je me le suis souvent demandé, mais à force de repousser la réflexion à demain, l’introspection ne s’est pas faite et j’en ressens désormais le besoin pressant ; alors, maintenant que j’en ai l’occasion, j’ai décidé d’y procéder, avec vous, pour vous, mais surtout pour moi, parce que mettre des mots sur mon amour est un bon moyen de raviver la flamme et d’emmerder la flemme m’ayant, trop de fois déjà, poussée à la procrastination.

On entend souvent, à propos du rap, que c’est un genre populaire, expression du malaise des banlieues reflétant cette école de la rue, dont les rappeurs seraient en somme les élèves ayant réussi, comme s’ils demeuraient, bien qu’arrivés sur le devant de la scène, ces éternels adolescents en manque de repères qu’il s’agit cependant d’ériger en exemples, dans l’espoir de calmer cette haine grondant là, dans les recoins malsains de nos cités sans Dieu. C’est faux, bien sûr. Le rap est une expression, on ne dira pas l’inverse et l’histoire des quartiers insalubres, des cités HLM et des familles immigrées que l’on y parque comme des troupeaux galeux est, je le conçois, intimement liée au développement du genre depuis la fin des années quatre-vingts. Le rap a pendant longtemps été une arme, un calibre 357 chargé de cartouches bleues nuit, prêt à faire feu avec le débit d’une mitrailleuse dans l’espoir de répandre du sang, certes, mais un sang d’encre. Si les jeunes déshérités, bouc-émissaires de l’éducation nationale, ont ancré dans leurs pratiques l’écriture sciemment mordante d’une littérature à bout portant (car, c’est bien connu, « ici y a que des putes on serre la main à des canons sciés1 ») ce n’est néanmoins pas parce qu’ils étaient les descendants d’une immigration pleine de bruit et d’odeurs, à défaut de fureur, rejetant dès lors la langue du colon décidément responsable de tous les maux. Non, le rap n’a jamais été un détournement de langage, un hold-up du beau français de Corneille et de Racine. Au contraire : c’est par l’intermédiaire du rap que s’est faite l’assimilation d’une culture qui, loin de celle des origines, offre pourtant un espace nouveau, vierge, inconnu, avec ses hiérarchies discriminantes qu’il faut détruire, ses préjugés, ses tabous, mais aussi ses trésors.

Le rap a permis aux damnés de la terre de devenir, d’un coup, des magiciens, des sorciers, « enfants de la lune » qui, la nuit tombée, se dépouillent de leurs manteaux, de leurs peaux, « en toute simplicité 2» et se saisissent de l’espace public comme les aèdes en leur temps pour raconter des histoires ; livrer le récit d’épopées modernes, combats de héros en bas des immeubles et quêtes d’absolu au nouveau pays des lotophages, où l’on cultive le molly dans les caves des tours en ruines. Le rap a fait de la langue un champ de nénuphars à l’odeur d’encens, de résine (à laquelle on se résume parfois), mais aussi d’urine, de sueur, de travaux forcés, de cages d’escaliers, de cellules de crise et de crise carcérale des logements décrépis. Ses productions ne sont pas des accusations que l’on gerbe à la face de l’État et de la nation. Elles sont des poèmes ; l’immense déclaration d’un amour infini et cruel, peut-être non réciproque, de toute une génération prisonnière d’un entre-deux insoutenable, en proie à une identité tellement fluctuante, trouble et complexe, qu’elle en devient silence. Le rap, c’est un peu l’absence de frontières et la circulation des désirs et des chairs.

Descendant moi-même de l’immigration, ma mère ayant quitté le Portugal et son régime autoritaire à la fin des années soixante ; ayant cependant eu la chance d’atterrir à Neuilly sur Seine, banlieue riche de la région parisienne, je me suis reconnu dans le rap, dans la rêvolte de ses artistes et dans le désespoir de leurs textes. Grandir dans une ville à l’opposé de ces cités que l’on dénigre tant lorsque, toutefois, l’on est soi-même un forastero , n’est pas sans apporter son lot de difficultés. Si la vie a pour moi été relativement facile, clémente tout du moins, ma mère demeure une paysanne portugaise, une travailleuse acharnée, ignorant presque tout de la « grande culture » française, à peine plus versée dans celle de son pays natal. L’école où l’on se forge, forme son esprit critique et façonne ses rêves, a aussi été le lieu de tous les complexes – plus l’âme se gonfle, se nourrit et croît comme une fleur, plus elle se sent vide. Si obtenir une maîtrise de la langue de Molière (« tatoué, sans muselière »3) et une culture littéraire conséquente, au-delà même de la moyenne de nombreux français autoproclamés « de souche » (ces glands restés comme des singes coincés dans l’arbre), a été une source d’épanouissement et de fierté, je n’ai pourtant jamais pu me débarrasser de cette impression horrible de ne pas être à ma place, de regarder dans une glace un visage me dévoilant un étranger, un inconnu, bourgeois en devenir, élite bourgeonnante du capitalisme ; un comble pour moi qui, le cœur amer, me rêvait en prolétaire. Je crois pouvoir affirmer que c’est grâce au rap que j’ai pu concilier ce sentiment d’inquiétante étrangeté et le parcours, tracé d’or et d’argent, que je continue néanmoins encore à suivre.

Le rap m’a permis d’admettre cette langue française comme la mienne, d’épouser cette culture au même titre que mes pairs mieux lotis, enracinés là depuis plusieurs générations. J’ai découvert, dans ce genre, une spontanéité et une arrogance, qui m’ont libéré de la douleur insidieuse et tacite d’être un fantôme apatride, ni tout à fait maure, ni tout à fait gaulois. Si le rap brutalise la langue, la vole, la viole (« quand je vois la France les jambes écartées, jl’encule sans huile4 ») et l’éclate contre un mur, en Mercedes ou en RER C, ce n’est que pour mieux l’embrasser, la passer à l’abrasif des flows subversifs et la forcer à renaître de ses cendres, comme un phœnix en décembre. Le rap se joue de la langue et le rappeur jouit avec délectation du plaisir de ses saillies, de ses piques, ses punchlines posées sur des beats saccadés auxquelles, parfois, on ne bite pas grand-chose si ce n’est la verve et la véhémence. Thomas Ravier, dans son article « Booba ou le démon des images5 » décrit cette tendance du rappeur de Boulogne à malmener la langue et la bienséance sous le terme de « métagore », figure stylistique combinant la surprise de la métaphore à la violence des films gores. Le rap tout entier est pour moi une métagore : quelque chose de soudain, qui cogne, frappe, une « boxe avec les mots » où les gants sont imbibés d’Ärsenik ; vous savez, le genre de musique que l’on écoute dans ces « saisons blanches et sèches » – quand la nuit, la tristesse et l’alcool sont de mèche et que même éméchés, on se rend compte de la tragédie de nos trajectoires (celle-là, je n’aurais pas pu terminer sans la Casey).

Il est important pour moi de vous confier tout ça parce que, quelque part, je pense que c’est ce qui m’a sauvé. Je n’ai pas failli mourir en tant qu’individu et sans le rap, il est probable que je sois encore là, à vous révéler mon amour pour, disons, les mots croisés (ce qui aurait été, admettons-le, beaucoup moins intéressant). Seulement, sans le rap, je n’aurais jamais pu (re)trouver ma passion pour les mots ; je n’aurais jamais pu en venir à concevoir la langue comme une musique, sublime, réservoir de sens et de rythmes. Sans le rap, j’en suis certain, je ne serais pas dans ce fantastique Master de littérature, à écrire un mémoire sur lequel j’ai déjà énormément de retard et qui pourtant contribue à donner un sens à ma vie. Sans le rap, j’en suis certain, je n’aurais pas rencontré des personnes que j’apprécie de toute mon âme ; je n’aurais pas pu crier au monde « Fuck da police » (camarade lecteur, si tu n’adhères pas à mes anglicismes, je t’invite, avec cordialité et sans vouloir te déplaire… à aller Nique[r] Ta Mère) et me lancer dans une entreprise qui, il y a encore vingt-ans, sur les bancs de la Sorbonne ou de l’École Normale Supérieure, aurait été accueilli par des rires, teintés de mépris et de désapprobation. Sans le rap, je ne serais pas moi. Le rap, pour moi, ce n’est pas que de la musique. Le rap est « partout, derrière chaque lutte, chaque combat, derrière chaque cri6 ». Vous saisissez ? Si finalement j’aime autant le rap, c’est parce que, en le découvrant petit à petit, j’ai aussi découvert ma langue, ma culture, et l’espoir de lendemains préférant, à la chanson, poser leurs voix sur une production d’Animalsons.

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1Booba, « Le Bitume avec une plume » sur l’album Temps Mort , 2002, 45 scientific.

2D’ de Kabal, « Le Rap le plus long du monde », sur l’album (Re)fondations, 2010, disponible gratuitement et légalement ici http://www.d2kabal.com/disques_11.html.

3Encore Booba, « Garde la pêche » sur l’album Ouest Side, 2006, Tallac records, Universal Barclay.

4Une nouvelle fois Booba, « Le Bitume avec une plume » sur l’album Temps Mort , 2002, 45 scientific.

5Thomas Ravier, « Booba ou le démon des images », Nouvelle Revue Française, octobre 2003.

6Al, « Al Quaïda » sur l’album Le Pays des lumières, 2015, Matière première.

En lettres d’encens sur ses murs salis

Il se sentait comme un bédouin perdu dans un désert froid

Pris entre les envies de bédo (1) et de débauche ;  la déprime,

Des jours glacés, gris et silencieux, à l’horizon couleur d’abîme

Il se sentait comme un harki à qui personne n’avait dit

Que la guerre était fini et qu’il devait rentrer – pour lui

Les guerres ne se terminaient jamais il fallait les faire

Toute sa vie, lutter un peu plus à chaque fois le regard vague

Contre l’apathie amère et le mal à l’âme

 

Les larmes on les cache parfois derrière des mots

Couteaux de verbes aiguisés comme des lames d’argent

Il se sentait donc comme un tirailleur sans son arme

Le seum (2) dans sa manche glissé là tel un serpent

Lui susurrant de temps en temps de secrètes psychoses

Et il pouvait palper de son cœur la blessure

De sa peau les ecchymoses, tâter les nécroses

Du corps et de l’esprit, les voir, invisibles pourtant

 

Indicibles ; les larmes, on les crache parfois

On retient à peine le goût des cendres

Qui paraissent descendre le long de la gorge

Comme un vin mêlé de souffre et de haine

Il était le prisonnier d’un mois de décembre

Saison des fantômes et des ombres

Et tandis que soufflait un vent cadavérique le soleil

Se levant au loin comme une ambre

 

Répandait la morsure blafarde de ces matins si pâles

Qu’ils semblent morts comme des nuits ; mornes présages

De fin du monde, songeait-il, sous les conseils de son ami

Le sinueux reptile, souvenez-vous, tapi au creux de sa chair

Circulant maintenant dans les poumons et les veines

Il pensait qu’il était vain et peut-être malsain

D’essayer encore de se sauver – il irait en enfer

Comme son père avant lui et tous ses frères maudits

 

Il irait dans les profondeurs des gouffres où l’on ne

Connaît plus que la douleur et où l’on souffre assez

Pour oublier qu’on a mal ; il irait, il en était certain

Dans les abysses insondées qui rendent fou

Et il se fichait de tout, du temps qui restait, de la maline

Petite vipère dont le venin le dévorait sans faim

Depuis qu’elle avait élue domicile une première fois

Dans son sein, entre les côtes et les muscles

 

Ce n’était pas le sang qui lui manquait ni les ans

Mais cent d’entre-eux n’auraient pas suffi pourtant

A raviver l’incendie, remettre du rouge sur les braises

Noircies ; cent ans n’auraient pas suffi

A rendre la vie à ses rêves, rallumer la lumière

Disparue au fond de ses yeux caves

Le désespoir en effet est une tombe – un caveau

Qui devient labyrinthe où l’on grave

 

Sur les pierres les dernières chansons, les derniers poèmes

Qu’il reste encore à écrire ; le nom de Marie que l’on aime

Comme une belle anagramme mais qui égare les enfants

De la nuit, les expose à la lueur des fausses prophéties

Et sciemment scie les ailes que les sombres ruelles

Leur ont donné en cadeau ; le désespoir en effet est une tombe – un caveau

Et si le suicide est un crime sans récit ni intrigue

Il se crie cependant en lettres d’encens sur ses murs salis

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(1) « Bédo » est un terme argotique désignant un joint.

(2) Le « seum » est un terme argotique désignant la résine de cannabis.

Les cendres du souvenir

T’implore qu’on te délivre

Qu’on te sauve un peu

Qu’on te lèche l’âme et pas le sexe

Et qu’on te laisse tranquille

Ronronner de plaisir comme un fauve

Sous anesthésie

T’implorerais vraiment n’importe quoi

Pourvu qu’on t’aime

Et qu’on t’abandonne vidée de tout désir

Pourvu que tu puisse attendre

Bien sagement dans ton coin

La mort lente la belle agonie

Tu voudrais récolter le plaisir

Que d’autres sèment nonchalamment

Et le monde a peut-être un goût de sperme

Mais les éclaboussures de sang et de boue

Sur ton corps couleur de lait

Te font frémir et les hommes et les femmes

Se perdent en enfilades dans tes souvenirs

Peut-être que ça n’en valait pas la peine

Tout cet amour qu’il y avait en toi

Et puis sinon pourquoi ?

Pourquoi la douleur les baisers les morsures ?

Pourquoi les rêves jetés en pâture

A tous ces foutus vampires ?

Pourquoi putain on doute autant ?

Et t’implore une nouvelle fois

Tu te dis que sans ça il te quittera

Comme les autres et t’as pas le temps

De pleurer qu’il n’est déjà plus là

Et que c’est un autre qui prend sa place

Qui t’ouvre la chair et te laboure

Le cœur et puis merde

Et puis merde

Ça se terminera pas comme ça

Les griffures sur tes seins

Qui ressemblent à des colliers

De perles la douleur qui te vrille

Encore mais t’as l’habitude

Et tu crieras pas

Tu crieras pas même si t’en crèves

Et tu diras juste que tu sens plus rien

Même si tu mens même si tu sens

Chaque blessure plus vive que la précédente

Tu crieras pas même si t’en crèves

Parce que tout est un éternel

Recommencement au fond une blague cosmique

T’en rigoles de l’ironie de Dieu

De tous ces vieux qui se branlent devant

Des pornos fanés de ces fleurs trop pâles

De tes lèvres exsangues

T’en rigoles de tes prières

T’en rigoles et c’est triste que tout ça

Soit aussi drôle que le mal que l’on se fait

Ait des airs de mascarade

T’en rigoles de la souffrance et de l’espoir

De ces enfants qui ont peur du noir

De toute une vie qui ne veut pas se finir

T’en rigoles mais tu souhaiterais quand même

Que ta peau marque un peu moins facilement

Les cendres du souvenir

Le Vampire

Je voudrais te dévorer

Moi qui n’en peux plus

Et qui sent lentement la mort

Aller sous ma peau

***

Je voudrais te dévorer

Combler le vide qu’il y a entre mes os

Je voudrais

Faire taire les voix affamées

Qui se nichent en silence

Au creux de mon cerveau

Je voudrais

Voir si ta bouche est aussi rouge

Que le fil de mon couteau

Si ta chair frémit d’extase

Quand on l’embrasse

Puis la déchire en lambeaux

***

Je voudrais

Sentir de nouveau

La baiser du bonheur

Réchauffer mon sang

Et dissiper tous mes maux

Je voudrais

Que tu pleures

Sur mon tombeau

Que tu me dises

Que la vie ne se finit pas

Lorsque l’on aime

Et que le ciel est beau

Même si la nuit

A fait de mon cœur

Un caveau

Je voudrais

Me souvenir

Des soleils d’été

De la douceur de tes mots

Des jours pleins de joie

Et de ton sourire sur l’eau

***

Je voudrais

Te dévorer

Moi qui n’en peux plus

Et qui sent lentement

La mort

Aller sous ma peau

Anges (I,II et III)

Mutilés

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Les anges

Mutilés

Serviteurs

De Dieu

Aux ailes

Amputées

S’aiment

Comme

Des fantômes

Qui se croiraient

Encore

Vivants

***

Et leur goût

Pour l’auto

destruction

Les pousse

A se sacrifier

Contre

Quelques

Heures

Enlacés

Avant

Une éternité

Crucifiés

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Mandy

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Mandy

Est une blonde

Une punk à crête

Aux yeux bleus

Pâles

Qui vous guettent

Et dans les yeux

De Mandy

Il y a quelque chose

Qui vacille

Et s’accroche

A la vie

***

Quand son mec

La fixe

Avec son regard

D’amoureux

On dirait

Un philosophe

Brisé

Un poète

Maudit

Dont les espoirs

Semblent

Dépendants

De Mandy

***

Et lorsqu’ils

Font l’amour

S’enlacent

Dans leur lit

Ça sent

La sueur

Les cendres

Et l’oubli

L’urgence

Le sexe

Et l’envie

Parce que

***

La peur

La faiblesse

La maladie

Sont les compagnes

De Mandy

Et chaque jour

Qui passe

Est une mort

Au ralentit

Une inévitable

Agonie

Jusqu’à

***

Ce que la belle

Mandy

S’éteigne

Dans la douleur

Et les cris

Et ne laisse plus

Qu’un souvenir

Du parfum

De paradis

Niché

Entre ses cuisses

Au creux

De la nuit

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Étamines et rêves fanés

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Les anges aux regards d’étamines, enfants perdus des amours inavoués, contemplent leurs ombres sublimes avec une envie éthérée. Pensent-ils à leur sexualité, morte dans la lumière blanche de leurs héroïnes ? Pensent-ils à ces seins effrontés, recouverts de leur poussière d’argent et haletants sous d’autres caresses étouffées ?

Les anges n’ont que des yeux, des yeux et l’éternité ; et leurs ailes crucifiées, que parfois ils s’arrachent afin de ressembler à ces hommes, à ces femmes désirés. Mais, au fond, dans les cavités de leurs côtes, dans les interstices de leurs poitrines qu’ils ont déchirées, il n’y a rien, rien, pas même des fleurs, pas même la consolation d’une étrange beauté.

Les anges, les anges et l’abîme ; s’abîment dans les ténèbres du monde, dans les parfums oubliés, des cadavres et des chairs, chéries et calcinées ; et ils errent dans les rues, les impasses et les bars où l’infâme termine sa course, où les voleurs d’âmes attendent, attendent et sourient.

Voyez, voyez ces créatures effondrées, noyées par la nuit, qui déambulent entre les morts, les déchets; et qui admirent encore, avec une lueur d’espoir, le ciel obscur et violet. Voyez-les souffrir et renaître et souffrir pour toujours ; voyez comme ils aiment et aspirent, comme ils sont les victimes et vampires, de ces liqueurs envoûtées.

Voyez comme les anges, crépuscules et aurores, météores et douleurs, crient vainement et supplient; comme ces êtres, mutilés du plaisir, se jettent en pâture aux appels, aux scalpels, des sirènes affamées.

Voyez ; car ces anges, damnés des damnés, sont nos proies, nos blessés et dans les gouffres d’ailleurs, dans les soleils qui pleurent avant de s’éteindre à jamais ; dans les lèvres entr’ouvertes, dans les bouches rougies des succubes et des prostitués ; ces anges se diluent, se dévorent et implorent et se démembrent et se tordent ; et les anges aux regards d’étamines, immortels et brisés, ont l’odeur divine des rêves fanés.